vendredi 30 octobre 2026

L'automate (voir photo de Hupper)

 

Titre : Une automate

-      -    Dès la première fois que je l’ai vue, je me suis dit : « Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? ». Elle n’était pas moche, Monsieur, vous savez, non, ce n’était pas ça, au contraire. Cependant…Comment vous le dire ? Elle était assise, statique comme une « automate », aussi raide que sa chaise noire dans ce bar dans lequel elle se tenait. Même sa fourrure verdâtre qu’elle portait semblait frissonner.  Y avait rien de chaud, Monsieur. Même les murs jaune indien semblaient humides. Rien de chaud…. Sauf peut-être cette copie impressionniste qu’elle semblait furieusement jalouser faute de ne pouvoir y être. Ho ! Ce n’était sans doute pas par hasard qu’elle s’était postée devant cette toile, sorte de « Déjeuner des canotiers » à la Renoir, où explosait la joie. Mais elle restait de marbre. Ça ne bougeait pas, sauf ses yeux. Délicats et noirs.  Sa tasse de café, comme elle, était en suspens : elle attendait. Boira ? Boira pas? Faisait froid, Monsieur. Faisait très froid…Et j’étais triste, triste de la voir, comme ça, sans vraie vie. Pourtant, c’était as une peinture morte. Non, pas encore. On discernait dans ses yeux une déception, un regret d’être là, d’être dans ce monde. Solitude. Dans son regard, qui partait au loin vers cette huile avant de se replonger dans le café noir sans aucune couleur vraie, il y avait quand même un désir. Oui, peut-être celui de partir. Car elle était seule. Pourtant, moi aussi j’étais seule, dans ce bar. Mais pas comme elle. Car elle, en fait, elle était déjà partie. Comme si son corps restait ici et son esprit était déjà là-bas…

-          -   Oui, mais parlez-moi de la peinture qui pétillait de joie qu’elle fixait svp…

-        -    J’y viens, j’y viens…Ici, à Jemappes, dans ce café, elle ne voyait plus les luminaires, les ocres criards, les rouges vifs qui s’accrochaient à elle, qui la retenaient encore. Non, ici, dans ce monde borain, on dirait qu’elle ne voyait que la chaise noire qui la soutenait encore, où celle d’en face, similaire. Identique. Sans saveur. Sans goût véritable. Noire, ou si sombre.

-        -    …

-         -   …et justement, voyez-vous Monsieur, c’était vers l’autre univers qu’elle « tendait ». J’aurais voulu m’approcher d’elle, la sentir, voire même la toucher, l’écouter…Mais je n’ai pas osé. Non, j’ai pas osé. Alors, je me suis déplacée, doucement, délicatement, de sorte qu’elle ne s’en rende pas compte. Je me suis glissée juste à sa droite, pas bien loin d’elle. Je devinais ses cheveux doux jusqu’alors dissimulés par un chapeau jaune qui, lui aussi, ne pipait mot. Silence. Je découvrais alors enfin le tableau qu’elle scrutait.

-     -     Et ensuite ?

-        -   Ensuite ? Et bien, cette peinture représentait…un café, une guiguette qui, en fait, n’avait rien de commun avec celui dans lequel nous étions ! Rien ! Car cela respirait la chaleur. Les rouges des pavements dépravés riaient ; la porte des toilettes ouverte n’étaient que tags ivres ! Et les hommes, fous, gesticulaient à qui mieux mieux afin de savoir lequel aurait l’honneur de coucher avec cette femme provoquante pour qui la bière n’était sans doute qu’un prétexte ! Chaud, chaud devant !

-         -  Revenons à propos de la première femme, dans notre monde svp…Etes-vous parvenu à mieux la connaitre ?

-        -   Je suis restée distante. Toutefois, je me suis renseignée à son sujet. Elle aurait trente-cinq ans… Lorsqu’elle se rend dans notre bar, cela signifie qu’elle est mal dans sa peau, qu’elle a besoin de calme, de revoir cette scène picturale joyeuse. Pourtant, on m’a assuré que souvent elle est une autre femme ! Une dame élancée, qui joue, qui triche, qui avant tout danse, qui danse avec tout ce qui peut s’enflammer : à ce moment-là, Maria aime la vie qui tangue! D’origine espagnole, le flamenco, ça la connait, ces jours-là ! Mais le chômage aussi, ça la connait. Alors, comme sa mère, de petits boulots en petits boulots, elle survit. Quant à son père divorcé, quoique professeur de l’Université de Mons, le poker l’a ruiné.

-        -   En fait, qu’attends-tu de moi, Isaline ?

-        -   Vous êtes bien plus qu’un professeur d’art pour moi. Or, je n’ose la toucher, l’effleurer, Edgard…

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Fiche technique 2026-27

  Fichier Nouvelle N° 5 !   Photo 1 de Hopper Edward choisie : «  Automat  » Nom  : Carrita Prénom  : Rosa Adresse  : 6 rue docteu...