Titre : Une
automate
- - Dès la première fois
que je l’ai vue, je me suis dit : « Mais qu’est-ce qu’elle fout
là ? ». Elle n’était pas moche, Monsieur, vous savez, non, ce n’était
pas ça, au contraire. Cependant…Comment vous le dire ? Elle était assise, statique
comme une « automate », aussi raide que sa chaise noire dans ce
bar dans lequel elle se tenait. Même sa fourrure verdâtre qu’elle portait
semblait frissonner. Y avait rien de
chaud, Monsieur. Même les murs jaune indien semblaient humides. Rien de
chaud…. Sauf peut-être cette copie impressionniste qu’elle semblait furieusement
jalouser faute de ne pouvoir y être. Ho ! Ce n’était sans doute pas par
hasard qu’elle s’était postée devant cette toile, sorte de « Déjeuner des
canotiers » à la Renoir, où explosait la joie. Mais elle restait
de marbre. Ça ne bougeait pas,
sauf ses yeux. Délicats et noirs. Sa
tasse de café, comme elle, était en suspens : elle attendait.
Boira ? Boira pas? Faisait froid, Monsieur. Faisait très froid…Et j’étais
triste, triste de la voir, comme ça, sans vraie vie. Pourtant, c’était as une
peinture morte. Non, pas encore. On discernait
dans ses yeux une déception, un regret d’être là, d’être dans ce monde. Solitude.
Dans son regard, qui partait au loin vers cette huile avant de se replonger
dans le café noir sans aucune couleur vraie, il y avait quand même un désir. Oui,
peut-être celui de partir. Car elle était seule. Pourtant, moi aussi j’étais
seule, dans ce bar. Mais pas comme elle. Car elle, en fait, elle était déjà
partie. Comme si son corps restait ici et son esprit était déjà là-bas…
- - Oui, mais parlez-moi
de la peinture qui pétillait de joie qu’elle fixait svp…
- - J’y viens, j’y
viens…Ici, à Jemappes, dans ce café, elle ne voyait plus les luminaires, les ocres
criards, les rouges vifs qui s’accrochaient à elle, qui la retenaient encore.
Non, ici, dans ce monde borain, on dirait qu’elle ne voyait que la chaise noire
qui la soutenait encore, où celle d’en face, similaire. Identique. Sans saveur.
Sans goût véritable. Noire, ou si sombre.
- - …
- - …et justement,
voyez-vous Monsieur, c’était vers l’autre univers qu’elle « tendait ».
J’aurais voulu m’approcher d’elle, la sentir, voire même la toucher,
l’écouter…Mais je n’ai pas osé. Non, j’ai pas osé. Alors, je me suis déplacée,
doucement, délicatement, de sorte qu’elle ne s’en rende pas compte. Je me suis
glissée juste à sa droite, pas bien loin d’elle. Je devinais ses cheveux doux jusqu’alors
dissimulés par un chapeau jaune qui, lui aussi, ne pipait mot. Silence. Je
découvrais alors enfin le tableau qu’elle scrutait.
- - Et ensuite ?
- - Ensuite ? Et
bien, cette peinture représentait…un café, une guiguette qui, en fait, n’avait
rien de commun avec celui dans lequel nous étions ! Rien ! Car cela respirait
la chaleur. Les rouges des pavements dépravés riaient ; la porte des
toilettes ouverte n’étaient que tags ivres ! Et les hommes, fous,
gesticulaient à qui mieux mieux afin de savoir lequel aurait l’honneur de
coucher avec cette femme provoquante pour qui la bière n’était sans doute qu’un
prétexte ! Chaud, chaud devant !
- - Revenons à propos de
la première femme, dans notre monde svp…Etes-vous parvenu à mieux la
connaitre ?
- - Je suis restée distante.
Toutefois, je me suis renseignée à son sujet. Elle aurait trente-cinq ans…
Lorsqu’elle se rend dans notre bar, cela signifie qu’elle est mal dans sa peau,
qu’elle a besoin de calme, de revoir cette scène picturale joyeuse. Pourtant,
on m’a assuré que souvent elle est une autre femme ! Une dame élancée, qui
joue, qui triche, qui avant tout danse, qui danse avec tout ce qui peut s’enflammer :
à ce moment-là, Maria aime la vie qui tangue! D’origine espagnole, le flamenco,
ça la connait, ces jours-là ! Mais le chômage aussi, ça la connait. Alors,
comme sa mère, de petits boulots en petits boulots, elle survit. Quant à son
père divorcé, quoique professeur de l’Université de Mons, le poker l’a ruiné.
- - En fait,
qu’attends-tu de moi, Isaline ?
- - Vous êtes bien plus
qu’un professeur d’art pour moi. Or, je n’ose la toucher, l’effleurer, Edgard…